Haut potentiel intellectuel, gros ennuis ? | Le Bon Binôme

Espèce d’intello !

« Manon, je ne peux pas avoir une meilleure moyenne qu’elle, elle a 150 de QI ! » Le signe le mieux connu de la précocité intellectuelle, ou haut potentiel, c’est l’obtention, aux tests de quotient intellectuel, d’un score supérieur à 130.

D’où cette fausse évidence : ceux qui l’obtiennent, et appartiennent donc aux quelques 3 à 5% d’individus les plus intelligents, ont tout pour réussir. Ils n’auraient pas à se fatiguer, ils réussiraient tout ce qu’ils veulent ; si leurs résultats décevaient, c’est bien parce qu’ils le feraient exprès. Réussissent-ils ? On est jaloux, voire haineux, c’est trop facile pour eux. Ratent-ils ? Ils exagèrent, on leur en veut.

Cette vision est un peu caricaturale, certes. Ces réactions sont néanmoins très fréquentes, non seulement parmi les camarades de classe d’un petit « précoce », mais aussi chez ses professeurs et chez ses parents – voire chez l’enfant lui-même. Car les enfants (et les adultes) dotés d’un haut potentiel, outre qu’ils sont fort susceptibles, s’en veulent très facilement.

Or l’enfant dit « précoce » – ou encore à « haut potentiel intellectuel », puisqu’on ne dit plus « surdoué » – ne se caractérise certainement pas par une plus grande capacité – un « potentiel » accru – à obtenir de bonnes notes. Par rapport à celle de la plupart de ses camarades, son intelligence n’est pas « la même en mieux » ; il ne s’agit pas non plus, malgré le terme, d’une intelligence en avance de quelques années ; l’enfant « HPI » est différent, sa maturité est très inégale, et sa capacité à profiter d’un enseignement calibré pour des élèves qui ne lui ressemblent pas s’en ressent.

enfant bibliothèque soutien scolaire Le Bon Binôme

Un enfant « hyper » tout

Du côté de l’intelligence, les capacités de raisonnement du HP impressionnent, quand elles ne font pas douter : parfois, l’enfant raisonne si vite qu’il se révèle incapable de décomposer sa pensée, de l’expliquer, de la justifier. Il pense « en arborescence », et peut poursuivre plusieurs raisonnements à la fois, écouter plusieurs conversations, travailler à plusieurs tâches. Il peut lui être difficile, en revanche, de se concentrer sur une seule chose… Faire un travail qui l’ennuie lui semble souvent hors de sa portée. Sa mémoire est hors normes, et il apprend très vite, en s’affranchissant bien souvent des méthodes préconisées par les professeurs et les manuels, qui ne lui conviennent guère. Il passe facilement pour un esprit bizarre.

Quant aux émotions, elles sont exacerbées, comme les sensations d’ailleurs. L’enfant HP remarque beaucoup de choses qui passent inaperçues aux autres ; il est curieux, très attentif à autrui ; son sens de la justice est intense, et il remet vertement en cause tout ce qui lui semble arbitraire : on le taxe souvent (à raison !) d’insolence quand il a juste l’impression d’essayer de faire apparaître le sens des choses.

Et en pratique ?

Voilà l’un de ces enfants devant un devoir de maths : il lit l’énoncé, complexe, et trouve la réponse aussitôt. Il l’écrit donc. Il n’a pas les points, trouve cela injuste, se braque : les autres, qui ont mis cinq lignes à répondre, ont une meilleure note que lui alors qu’ils sont juste moins rapides, pense-t-il. En même temps, il s’interroge, que fallait-il donc écrire de plus que le résultat ? Comment on le trouve, évidemment, dit le professeur – mais il l’a trouvé d’un coup, il ne sait pas ! D’ailleurs, s’il explique, il risque fort d’être incompréhensible, car il a adapté le langage mathématique à son usage personnel…

En voilà un autre devant un questionnaire de lecture : il apprécie le texte, mais trouve les questions absconses. La réponse est évidente, le plus intéressant n’est pas abordé… il répond quelques lignes banales, ou aborde ce qui l’intéresse davantage et fait un hors-sujet ; on l’accuse de ne pas faire d’effort, il se sent nul. Et coupable ! Puisqu’il a les capacités pour réussir, s’il rate, c’est de sa faute, rien que de sa faute.

Haut potentiel et image de soi

Nul ou meilleur que les autres, alors ? A vrai dire, l’enfant précoce a l’impression d’être les deux. Il exige beaucoup de lui-même, s’en veut facilement, doute énormément. Il en veut tout autant à ceux qui doutent de lui. En milieu scolaire, il souffre souvent : il n’arrive pas à se concentrer sur les cours « trop faciles », à la vitesse inadaptée, et dont le contenu lui paraît pauvre ; s’entraîner lui paraît une épreuve insurmontable, tout comme apprendre par cœur ; il accumule les erreurs d’étourderie. Il trouve facilement les autres puérils, bêtes.

Corrélativement, la classe le trouve bizarre et se moque de lui – susceptible comme il est, c’est un calvaire. Il est si visiblement émotif qu’il est une victime idéale de harcèlement. Parce qu’il est épris de justice, il s’insurge facilement contre tout et tous, et on lui reproche sa mauvaise conduite. C’est aussi, parfois, le genre d’élève qui énerve le prof parce qu’il n’écoute rien et réussit quand même, suit une autre méthode et tombe sur la bonne réponse, repère les erreurs dans l’énoncé…

Résultat : l’enfant précoce se sent mal aimé, incompris, en veut aux autres et à lui-même – parfois jusqu’à développer une phobie scolaire. Est-ce qu’il se rattrape à la maison ? Pas forcément : les parents les plus aimants, qu’ils soient eux-mêmes à haut potentiel ou pas, peuvent se sentir dépassés par un enfant si intellectuellement et affectivement exigeant, et qui a tant besoin d’être soutenu.

Et après ?

A ce point de la lecture, on imagine que l’avenir des malheureux « HP » n’est pas bien riant. C’est une idée fort exagérée : si certains développent une phobie scolaire, puis s’avèrent incapable de garder un travail, d’autres – à peu près autant, soit le tiers d’entre eux – vont au contraire briller dans leurs études et dans leur carrière. Sans parler de ceux qui compenseront ici ce qu’ils n’arrivent pas à faire là, tranquillement, et poursuivront des études sans éclats ni difficultés particulières, une carrière « normale » qui leur conviendra. 

Où est le problème, alors ? Il y en a plusieurs : outre le gâchis de ces potentiels mal réalisés, le mal-être de nombre de ces enfants et de leurs familles est d’autant plus choquant qu’il n’est pas si difficile de l’éviter. Le diagnostic peut être le premier pas, un accompagnement adapté, dans un établissement spécifique ou pour compléter le cursus normal, sont des solutions efficaces, et pas si compliquées.

Comme le rappelle Olivier Revol, tant qu’un enfant HPI ne souffre pas trop de sa précocité, il s’en sortira à l’âge adulte. Reste à faire qu’il souffre aussi peu que possible !

Olivier Revol, pédopsychiatre : Le triple décalage des enfants à haut potentiel intellectuel
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